Biennale d’architecture 2016 | Pavillon américain : « The Architectural Imagination »

Biennale d’architecture 2016

Pavillon américain : 
« The Architectural Imagination »

29. juillet 2016 | Texte : Bettina Schürkamp, Photos : Salam Rida
Temps de lecture estimé : 5 minutes, 40 secondes

Détroit à l’heure du retour vers le futur. Trois ans après la faillite de juin 2013, la métropole qui a perdu une partie de sa population se réorganise et revisite son passé pour en faire un stimulateur de l’ère moderne. Le pavillon américain propose douze projets d’architecture spéculatifs qui mettent en scène quatre lieux représentatifs du centre-ville de Détroit.

L’image de Détroit est marquée aujourd’hui par un taux de criminalité élevé, des friches industrielles géantes et des incendies volontaires dans des bâtiments désaffectés. Dans les années 1920, Détroit était la capitale américaine de l’automobile et la quatrième ville des États-Unis. Le déclin de l’industrie automobile s’est traduit par un recul lourd de conséquences de la population, passée de 1,8 million en 1950 à quelque 688 000 habitants en juillet 2013. L’exposition « The Architectural Imagination » du Pavillon américain plaide en faveur d’une renaissance de la ville à travers douze projets d’architecture spéculatifs qui redessinent quatre quartiers du centre-ville de Détroit. Inspirés du manifeste « La ville dans la ville. Berlin : un archipel vert » de 1977, ces concepts mettent l’accent sur la régénération des quartiers urbains à travers leurs visions audacieuses. Après la Biennale d’architecture de Venise, les douze scenarii architecturaux seront exposés au Musée d’Art Contemporain de Détroit en février 2017 et devraient déboucher sur une participation citoyenne.

Vue de l’exposition du Pavillon américain

Vue de l’exposition du Pavillon américain

Suite à un appel d’offres national lancé en juillet 2015 auquel 250 candidats américains ont participé, des cabinets d’architectes de toute l’Amérique et de l’agglomération de Détroit ont été choisis pour l’exposition. Les commissaires du Pavillon américain, Mónica Ponce de León et Cynthia Davidson, suppléent à l’image éprouvée de la ville par un concours d’architecture ambitieux qui, plutôt que de privilégier des projets réalisables, sonde les possibilités de l’architecture comme « moteur » du renouvellement urbain. L’imagination et la créativité se veulent l’inspiration qui, à partir d’architectures spéculatives, se communiquera aux quartiers environnants. Même si le processus d’aménagement urbain qui accompagne le projet sous forme de conférences et d’entretiens n’est pas présenté dans l’exposition, les motifs des cartes postales d’un concours photo exposées dans le foyer révèlent l’intérêt croissant des habitants pour leur ville.

Un jury de onze personnes a sélectionné quatre lieux illustrant d’une part le potentiel d’avenir de quartiers comme Mexicantown et qui renvoient d’autre part au passé mouvementé de Détroit par leurs bâtiments historiques, à l’image de l’ancienne usine automobile Packard. La stratégie du « Retour vers le futur » des commissaires du Pavillon est centrée non seulement sur l’histoire de la ville, mais également sur des concepts d’architecture comme « Potteries Thinkbelt » de Cedric Price (1964-66) et sur le manifeste urbain « La ville dans la ville. Berlin : un archipel vert » (1977) de Oswald Mathias Ungers et Rem Koolhaas. Avec ses friches urbaines de l’après-guerre cernées par le Mur, le Berlin des années soixante-dix a été une source d’inspiration pour le réaménagement de Détroit, explique Cynthia Davidson dans le catalogue de l’exposition « cataLog ». La manière dont cette approche identifie les endroits porteurs de potentiel et les met en valeur individuellement sous forme d’« îlots de densité » est exemplaire. Maurice Cox, directeur de l’urbanisme de Détroit depuis février 2015, y voit lui aussi un début de réponse pour ancrer les quartiers en des points stratégiques appelés à être densifiés dans les prochaines années avec la construction d’immeubles de quatre à sept étages. Sous le maire actuel Mike Duggan, le renouvellement urbain se concentre sur les quartiers où les habitants ont le choix de partir ou de rester, selon Maurice Cox. L’exposition « The Architectural Imagination » entend analyser la force d’impact de l’architecture dans ce processus de renouvellement. La qualité du design confère un caractère d’exception et d’importance à la réalité quotidienne, argumente M. Cox. Elle plaît ou non – mais en tout état de cause, elle ne passe pas inaperçue.

Les trois projets d’architecture spéculatifs conçus pour une zone industrielle de Mexicantown, au Sud-Est de Détroit, attisent sans conteste les curiosités. Le cabinet Mack Scogin Merrill Elam Architects centre son projet d’urbanisme sur la variété physique, spirituelle et culturelle des quartiers. Équipés de lunettes 3D, les spectateurs découvrent une composition rythmique qui visualise la mémoire collective de la ville sous forme d’histoire continue. Cette combinaison abstraite inclut des fonctions comme des centres de recherche et de services comprenant des éléments de divertissement tels qu’un jardin-terrasse, une grotte et un cabinet de curiosités. Par rapport à cette approche conceptuelle spéculative, le cabinet A(n)Office de Détroit présente avec « Promised Land Air » un projet plus concret qui traite particulièrement de la pollution générée par les axes de circulation environnants. Dans son scénario, ce sont des industries à faibles émissions et des logements pour migrants qui s’installent dans ce quartier, aux côtés du consulat du Canada. Le futur pont international Gordie Howe enjambant la rivière Détroit qui va relier la ville au Canada sera achevé dans quelques années et donnera un nouvel élan au quartier.

Detroit Dollar General USA Biennale 2016

Motifs du concours « My Detroit Postcard Photos » – ici « Dollar General at Lafayette Park » (2015) de Erik Herrmann

Detroit Michigan Central Station USA Biennale 2016

« Wedding Party, Michigan Central Station » (2013) de Kevin Robishaw

Les multiples spéculations sur la taille de la construction et sa conception spatiale amènent à se demander jusqu’à quel point des projets aussi volumineux sont réalistes dans une ville économiquement affaiblie comme Détroit. Dans son ouvrage « Detroit and the Acceleration of History », Robert Fishman fait observer que si le centre-ville a dramatiquement rétréci, l’agglomération de Détroit conserve depuis 1970 une population stable d’environ 5 millions d’habitants. Dans la foulée des mutations structurelles, de nombreuses entreprises florissantes ont abandonné leurs sites vétustes du centre-ville de Détroit pour construire aux alentours des installations de production modernes autour desquelles les ouvriers qualifiés bien rémunérés ont élu domicile. Ceci explique selon R. Fishmann que le revenu par tête continue d’être supérieur à celui de nombreux centres en pleine croissance comme Los Angeles, Portland ou le Texas. L’auteur en conclut que les ressources nécessaires à une renaissance sont données et qu’un meilleur brassage ethnique semble également imminent.

Interview avec Cynthia Davidson

Les immeubles désaffectés comme l’ancienne usine automobile Packard posent toutefois des problèmes financiers et structurels quasiment insurmontables à la ville par leur taille gigantesque. Le cabinet SAA/Stan Allen Architect utilise l’ancienne structure en béton armé comme une sorte de cadre général à l’intérieur duquel sont aménagés de petits ensembles de bâtiments et des espaces verts sous forme de jardin botanique vertical. Pour le directeur de l’urbanisme Maurice Cox, cette alliance du paysage et de l’urbanité recèle précisément une opportunité unique de créer à une échelle appropriée une identité porteuse d’avenir pour Détroit. À cet égard, les avant-projets de l’immeuble de la Poste américaine sur la rivière Détroit révèlent non seulement les chances, mais aussi les risques des projets d’architecture spéculatifs à grande échelle. Au-delà de la transformation de l’immeuble de la Poste, les architectes prévoient également des réalisations empiétant sur le West Riverfront Park utilisé aujourd’hui comme espace événementiel prisé pour ses concerts. Quand on songe aux multiples friches du centre-ville, cet espace non bâti montre précisément que les spéculations doivent être impérativement intégrées à la planification urbaine d’ensemble et à un concept d’espaces verts général. L’exposition du Pavillon américain débouchera sur une consultation publique au printemps 2017. Pour les processus de participation à venir, « The Architectural Imagination » déploie un éventail varié de propositions favorisant l’interaction étroite entre architecture et urbanisme, éventail qui ne peut qu’enrichir la régénération de sites industriels au-delà du cas de Détroit.