Biennale d’architecture 2016 | Pavillon néerlandais : Blue

Biennale d’architecture 2016

Pavillon néerlandais : Blue

20. juillet 2016 | Texte et Vidéo : Bettina Schürkamp, Photos : Iwan Baan
Temps de lecture estimé : 5 minutes, 55 secondes

Les missions de paix de l’ONU en Afrique comme phénomène urbain : l’architecte et commissaire Malkit Shoshan a exploré le Camp Castor hermétiquement sécurisé au Mali et montré dans l’exposition Blue comment les bases des Nations unies peuvent devenir des « Sharing Spaces » ou « espaces de partage ».

Cette année, le pavillon néerlandais rayonne d’un bleu sphérique qui se pose tel un voile d’optimisme sur les photos, cartes et maquettes de 170 missions de paix menées par les Nations unies en Afrique. Tandis que les concepts d’architecture se bousculent les uns les autres dans beaucoup d’autres pavillons, les visiteurs pénètrent ici dans un vaste panorama de la diplomatie internationale. Des points lumineux LED au dos de cartes géographiques marquent des positions de l’ONU et scintillent comme autant d’étoiles dans leur pénombre azuréenne. Les sons méditatifs du musicien nigérien Abdallah ag Oumbadougou, considéré comme père du blues touareg et qui combine rock et musique traditionnelle, transposent les visiteurs dans l’ambiance régnant à la lisière du Sahara. Des palmiers artificiels et une surface de sable au centre du pavillon complètent le scénario d’une oasis au cœur du désert africain. Ce n’est qu’à deuxième vue que l’exposition Blue se révèle un projet de recherche riche en détails sur l’urbanisme des camps des Nations unies pour la mission de paix internationale MINUSMA. En janvier 2016, elle avait également été présentée au quartier général des Nations unies à New York.

Le pavillon néerlandais des Giardini est enveloppé d’un filet de camouflage bleu

Bien visible de loin : le pavillon néerlandais des Giardini est enveloppé d’un filet de camouflage bleu.

La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), à laquelle participent également les Pays-Bas et l’Allemagne, a été créée en janvier 2013 par la résolution 2100 de l’ONU. Plus de 90 % des quelque 11 200 soldats de l’ONU sont détachés par des pays africains. Un grand nombre des 650 éclaireurs allemands sont stationnés dans le Camp Castor néerlandais à Gao. Ils mettent à disposition des drones et des chars éclaireurs pour surveiller le nord du Mali, très faiblement peuplé mais dangereux. Dans le cadre de son projet de recherche, soutenu par les ministères néerlandais de la Défense et des Affaires étrangères ainsi que par Het Nieuwe Instituut (Institut d’architecture des Pays-Bas) de Rotterdam, Malkit Shoshan, commissaire de l’exposition, s’est rendue dans les archives des Nations unies à New York, et, en mars 2016, au Camp Castor à Gao à titre de « conseillère design ». Avec ses 85 000 habitants, la ville de Gao est une plate-forme tournante du commerce transsaharien dans la région de Gao et dispose d’un petit aérodrome. Autour de Gao, les Nations unies ont non seulement érigé le Camp Castor, mais aussi un « Super Camp » ainsi qu’un camp chinois qui, ensemble, sont à peu près aussi grands qu’un tiers du territoire urbain.

L’exposition Blue montre des séquences où le « peuple bleu » – les Touaregs sont connus pour leurs vêtements de couleur indigo – et les « casques bleus » et leurs modes de vie des plus différents se rencontrent à la lisière du Sahara. Les camps pour la mission de paix des Nations unies MINUSMA ont été créés en raison de la situation dangereuse au Mali, à l’issue d’une logique militaire, et conçus jusqu’à présent par des ingénieurs militaires. En dehors du camp, les soldats sont constamment menacés par des pièges explosifs improvisés et des mines antipersonnel – jusqu’à présent, plus de 70 personnes ont trouvé la mort parmi les forces de l’ONU. Des analyses de menace quotidiennes et d’éventuelles incursions ennemies déterminent l’aspect du Camp Castor d’une dimension de 500 fois 600 mètres, construit en l’espace de quelques mois seulement sur le sable aplani du désert. Acheminés à partir de containers maritimes et des soutes des grands avions-cargos, des éléments de construction industriellement préfabriqués ont été déployés pour former une structure urbaine qui ne s’intègre qu’à peine aux circonstances locales. À l’instar d’îles autonomes, les camps isolés sont dotés de puits performants, de génératrices et d’hôpitaux, dont les standards sont largement supérieurs aux services dont dispose la population régionale.

La commissaire et architecte Malkit Shoshan a placé ces endroits irréels au cœur d’une discussion axée sur l’urbanisme, et exploré le contexte historique avec le soutien d’organes des Nations unies. Des diagrammes et des photos sur le sol et les murs du pavillon illustrent à quel point le phénomène de la guerre a fondamentalement changé au cours du XXIe siècle. Alors que, jusqu’à la fin de la Guerre froide, des conflits frontaliers nationaux étaient au cœur des préoccupations, ce sont aujourd’hui les coalitions multinationales et des réseaux criminels qui apportent des actes de guerre en plein milieu des villes africaines. Sur la base de son travail intensif réalisé sur les structures des camps ainsi que de la situation locale, Malkit Shoshan a sélectionné trois approches méthodologiques pour son étude. D’abord, des recherches systématiques rendent visibles les défis spatiaux. Une approche pratique améliore les conditions de vie de la population locale. Ces aspects sont complétés par une analyse critique des conditions culturelles, afin de refléter ainsi les transformations dans une société consciente de ses traditions, et d’encourager l’échange interculturel.

Suite à cette coopération, la commissaire propose un plan en quatre temps pour la transformation des camps des Nations unies en « Sharing Spaces ». Avant même l’édification d’un camp, l’interaction entre les forces des Nations unies et la population locale pourrait être renforcée. Dès le début, les organisations de l’ONU devraient se montrer utiles dans de nombreux domaines à travers un transfert de connaissances et un soutien permettant de faire face aux nécessités de la vie. Malkit Shoshan recommande que dès la phase de planification, des unités d’approvisionnement comme les hôpitaux, les restaurants, les génératrices et les puits soient disposées autant que possible en bordure des camps, pour pouvoir être également utilisées par la population locale. Les zones périphériques des camps se muent ainsi en une sorte d’interface pour une interaction étroite avec les civils. Dans le but d’assurer une pacification à long terme, les unités d’approvisionnement ne devraient pas être démantelées au terme de la mission de l’ONU, mais continuer à être utilisées par la ville. En cours d’exploitation d’un camp, les forces de l’ONU et la ville peuvent bénéficier d’une zone attrayante d’échanges, avec des magasins, des institutions dédiées à la culture et à la formation aux efforts autonomes. Dans son modèle en quatre temps, la commissaire détaille l’interaction urbaine progressive de structures locales et internationales, qui englobe aussi la pollution environnementale causée par la mission des Nations unies. Au terme de cette mission, le camp de l’ONU doit être remis à la population locale, de manière à s’intégrer parfaitement à la structure urbaine.

Entièrement plongé dans une lumière bleue : le pavillon néerlandais.

Entièrement plongé dans une lumière bleue : le pavillon néerlandais.

Vue d’ensemble des missions de paix des Nations unies en Afrique

Vue d’ensemble des missions de paix des Nations unies en Afrique, qui assurent actuellement la pacification dans 170 villes grâce à des camps de l’ONU (Illustration : Blue – Malkit Shoshan)

Dès avant la présentation à Venise, le projet de recherche de Malkit Shoshan avait déjà suscité un vif intérêt dans les milieux diplomatiques. L’exposition du projet au quartier général des Nations unies à New York, le 26 janvier 2016, était un véritable temps fort. Bert Koenders, le ministre néerlandais des affaires étrangères, avait invité la commissaire à participer avec lui à une session des Nations unies. Lors de l’inauguration de l’exposition Blue à Venise, le général Tom Middendorp, commandant en chef des forces armées néerlandaises, a rendu hommage aux résultats du projet de recherche du point de vue des troupes de l’ONU. Eu égard à la situation instable au Mali, une présence militaire forte est actuellement indispensable pour assurer le succès de MINUSMA. Cependant, des ingénieurs militaires, anthropologues, économistes et architectes et la population locale pourraient à l’avenir appuyer la construction d’institutions des Nations unies dans le cadre d’une approche basée sur le partenariat et le travail en réseau, également appelée « 3D Comprehensive Approach ». Avec son concept, Malkit Shoshan fait écho aux trois facteurs D que sont la défense, la diplomatie et le développement, et les complète par un quatrième D, le design. Dans le cadre de son installation « UN Sharing Spaces » l’architecture est censée servir de catalyseur à une approche en 4D qui, à travers le design, améliore de manière durable la vie de la population.

(Durée du film : 10 minutes)