Biennale d’architecture 2018 | Pavillon suisse Svizzera 240 House Tour

Biennale d'architecture 2018: Pavillon Suisse

Théâtre de l’absurde en architecture

14. juin 2018 | Texte : Jasmin Jouhar
Temps de lecture estimé : 3 minutes, 20 secondes

La décision du jury était controversée : Le Lion d’or pour récompenser la meilleure contribution nationale de la Biennale d’architecture 2018 a été décerné à l’exposition « Svizzera 240 : House Tour » du pavillon suisse. Les mauvaises langues arguaient qu’il s’agissait seulement d’un événement tout au plus divertissant. L’exposition est certes amusante, mais ceux qui le souhaitent peuvent aussi percevoir dans la séquence labyrinthique de pièces aux Giardini de Venise une critique percutante de l’architecture contemporaine suisse.

Mais qui apprécie vraiment de visiter des appartements ? Les candidats qui s’y intéressent sont invités à passer prestement d’une pièce vide à l’autre et doivent déterminer en l’espace de ces brefs laps de temps si ce bien immobilier leur conviendra vraiment ou pas. Dans la plupart des cas, l’impression ne sera pas la bonne. Le logement est soit trop petit, soit trop grand, trop cher, trop sombre, trop bruyant, mal situé ou tout simplement pas comme il faut. Au suivant, s’il vous plaît ! L’exposition primée « Svizzera 240: House Tour » du pavillon suisse recrée littéralement cette impression d’absence d’adéquation. L’équipe des quatre curateurs d’exposition envoie les visiteurs à la découverte de pièces typiques d’une construction nouvelle – certes reconstituées, mais entièrement équipées avec des cuisines intégrées, plinthes et interrupteurs. Les murs sont blancs, les planchers de bois. Et pourtant, rien n’est comme il faut ici, car Alessandro Bosshard, Li Tavor, Matthew van der Ploeg et Ani Vihervaara de l’École polytechnique fédérale de Zurich ont sciemment décalé les rapports d’échelle en dessinant leurs plans. Les portes sont soit grandes comme des portails de garage, soit minuscules au point que les visiteurs ne peuvent les franchir qu’en se baissant. Pour accéder à certains interrupteurs, il faut se dresser sur la pointe des pieds. Des nains se sentiraient à l’aise dans l’une des cuisines intégrées, tandis que l’autre plairait plutôt à des géants. Toutefois, des êtres humains de taille « normale » ne seront pas à leur place dans le pavillon suisse.

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L’équipe des curateurs du pavillon suisse lors de la 16e Biennale d’architecture à Venise. De gauche à droite : Alessandro Bosshard, Li Tavor, Matthew van der Ploeg et Ani Vihervaara.
(Crédit photo : Christian Beutler / Keystone)

Pourtant, c’est le sourire aux lèvres que les visiteurs sortent du bâtiment dans les Giardini. Car des interrupteurs surdimensionnés et des plans de travail absolument inaccessibles sont autant d’excellents motifs à publier sur Instagram. L’exposition rend les visiteurs complices dans le jeu autour des proportions et dimensions. L’objectif de cet endroit n’est ni d’informer ou d’enseigner, mais il se veut participatif, offrant les coulisses d’un théâtre de l’absurde qui englobe aussi l’expérience physique visiblement amusante d’une certaine incapacité corporelle. La « House Tour » crée même une sorte d’esprit communautaire parce que toute l’ampleur du décalage des rapports d’échelle n’apparaît que lorsqu’on observe les autres visiteurs qui s’amusent à tenter l’impossible, et qui, pour leur part, vous observent tout aussi amusés de vos efforts. Chaque visiteur est autant spectateur qu’acteur. Le pavillon suisse est l’un des grands favoris du public de la Biennale de Venise 2018, et rien que pour cela, il mérite déjà d’avoir remporté le Lion d’or.

Néanmoins, l’installation n’offre pas que des moments divertissants. Au contraire, elle pose énormément de questions, même si ce n’est qu’au deuxième ou troisième abord. En effet, les mauvais rapports d’échelle dénaturent le quotidien et font vaciller ce qui est tenu pour acquis : pourquoi les murs de nos appartements sont-ils toujours blancs ? Tout comme les portes, les façades de cuisine, les châssis de fenêtre et les plinthes ? Pourquoi rencontrons-nous dans toute nouvelle construction les sempiternels formats et composants identiques et standardisés ? L’imagination des architectes n’enfante-t-elle rien d’autre ou bien est-elle entravée par les innombrables normes et réglementations ? Ou alors la faute revient-elle au marché de l’immobilier, qui exige un produit générique prétendument au goût de tous les clients ? Et qui, au final, ne plaît à personne parce que cette forme d’architecture se pliant au marché est totalement exempte d’individualité ? En effet, les curateurs n’ont pas imaginé les intérieurs, mais les ont recréés sur la base de photos d’archives dénichées sur les sites Internet de bureaux d’architecture suisses. L’uniformité des nouveaux logements est carrément angoissante dans sa banalité, comme l’illustre une série d’exemples dans le dépliant de l’exposition. Rien d’étonnant donc que les gens préfèrent habiter dans un bâtiment ancien tout de guingois, exposé aux courants d’air, sonore, mais offrant tellement plus de charme.

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Vue de l’exposition « Svizzera 240: House Tour » du pavillon suisse lors de la 16e Biennale d’architecture à Venise.
(Crédit photo : Wilson Wootton © Wilson Wootton, Alessandro Bosshard, Li Tavor, Matthew van der Ploeg et Ani Vihervaara)

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Vue de l’exposition « Svizzera 240: House Tour » du pavillon suisse lors de la 16e Biennale d’architecture à Venise.
(Crédit photo : Wilson Wootton © Wilson Wootton, Alessandro Bosshard, Li Tavor, Matthew van der Ploeg et Ani Vihervaara)