Interview avec Benedikt Schulz

Interview avec Benedikt Schulz

Nous sommes attirés par l’idée sportive qui sous-tend les concours

3. février 2017 | Texte : Tim Berge
Temps de lecture estimé : 7 minutes, 15 secondes

Déjà durant leurs études, les deux frères Ansgar et Benedikt Schulz ont commencé à participer à des concours d’architecture – et peu d’autres bureaux d’architecture allemands peuvent se targuer de s’être retrouvés aussi souvent parmi les lauréats. Le résultat : des immeubles publics aussi encensés par les professionnels que par leurs utilisateurs. L’un de leurs sujets de prédilection est la construction d’établissements scolaires, à laquelle Schulz et Schulz consacrent non seulement leur temps en qualité de planificateurs, mais même leur propre programme de recherche. Nous nous sommes entretenus avec Benedikt Schulz de la mégalomanie latente de la ville de Leipzig, où il a choisi de s’établir, des problèmes du système allemand de la concurrence et des difficultés de l’enseignement face au stade de football de Dortmund – quand on est supporteur du club rival Schalke 04. Vous êtes originaires de la région de la Ruhr et supporteur du club de football FC Schalke 04.

Pourquoi avez-vous atterri au début des années 1990 à Leipzig ?
En 1994, nous avons participé à un concours pour la gare centrale de Leipzig – en fait, c’était la raison de se rendre dans cette ville. À l’époque, il y avait une ambiance particulière, excitante, une véritable atmosphère de renouveau. Il y avait les chantiers Schneider, la moitié des maisons étaient couvertes d’échafaudages, et partout, on entendait les marteaux-piqueurs. C’était extrêmement animé ! Nous venions de la région de la Ruhr, où il ne se passait vraiment pas grand-chose. On n’y construisait rien, et quand on y construisait, ça ne ressemblait à rien. Alors, quand nous avons remporté le deuxième prix lors du concours et que nous avons ensuite été invités à poser notre candidature à d’autres appels d’offres pour des marchés publics, mon frère et moi sommes simplement restés dans la ville et y avons ouvert notre bureau.

Benedikt Ansgar Schulz und Schulz Architekten Leipzig Kirche Porträt

Ansgar et Benedikt Schulz (photo: Joachim Brohm / Valentina Seidel)

Dans quelle mesure la société architecturale de Leipzig se distingue-t-elle de celle de la région de la Ruhr ?
À Leipzig, tout est ouvert et perméable. Dans notre région d’origine, en revanche, beaucoup dépend des bonnes relations. Les architectes indépendants doivent uniquement s’interroger s’ils arrivent à accéder au Rotary et au club de golf ou seulement à l’un des deux : ce sont les sésames pour décrocher des contrats. À Leipzig, au début des années 1990, il y avait non seulement une foule de concours, mais ceux-ci se décidaient aussi exclusivement en fonction de critères de qualité. Voilà pourquoi nous avions beaucoup à faire dès les débuts. De plus, c’était une ville sympathique, avec une tendance à une mégalomanie latente : il y a eu la candidature pour l’organisation des Jeux olympiques, et les bâtiments publics tels que la gare centrale et l’aéroport sont volontiers construits un peu plus grands que nécessaire. Nous avons beaucoup apprécié cette confiance en soi !

Vous sentez-vous chez vous à Leipzig ?
Oui. Mais depuis six ans, nous avons aussi repris nos activités dans la région de la Ruhr : nous y enseignons et nous menons des recherches à l’université à Dortmund. Et comme par le passé, nous sommes encartés permanents du club Schalke ! Cela ne permet de vivre dans les deux mondes, sachant que notre foyer se situe indubitablement à Leipzig.

Est-ce que c’est vraiment possible : être supporteur de Schalke et enseigner à l’université de Dortmund ?
Ce qui est important, c’est que nous ne soyons pas obligés de regarder vers le stade. Heureusement, la vue est barrée par un immeuble voisin. Et lorsque les étudiants se rendent aux cours en maillots de Dortmund, ils sont évidemment jetés dehors ! (Rires)

Comment se sont passées vos premières années en tant qu’architectes indépendants ?
Nous étions originaires d’une famille d’indépendants et nous ne voulions jamais faire autre chose. Nous avons donc toujours essayé de voir le côté positif des choses, même si évidemment, c’était excitant. Les premières années, nous avons participé à de nombreux concours, et c’est aussi ainsi que nous nous sommes financés. Sont venus s’y ajouter des réhabilitations de zones résidentielles à Leipzig, sachant que les logements restaient habités durant ces mesures : dans une perspective logistique, nous trouvions que c’était une mission passionnante, et cela concordait aussi avec notre stratégie d’accumuler des expériences dans la construction. Nous ne voulions pas gagner de concours pour nous entendre dire ensuite « mais vous ne savez pas du tout construire ! ». Et lorsqu’en 1997, nous avons gagné le concours pour le bâtiment des services de nettoyage municipaux, ici à Leipzig, le commanditaire n’avait aucun doute que nous soyons en mesure de le réaliser.

Votre bureau d’architecture semble se concentrer sur les bâtiments publics. Comment se fait-il qu’il en soit ainsi ?
Nous nous sommes toujours sentis attirés par l’idée sportive qui sous-tend un concours : c’est-à-dire entrer en compétition les uns avec les autres ! Et c’est un fait que les concours sont principalement axés sur les marchés publics. Vient s’y ajouter que mon frère et moi ne sommes pas particulièrement forts lorsqu’il s’agit de convaincre des maîtres d’œuvre privés (rires). Nous préférons nous cacher derrière six chiffres en haut à droite dans le coin que de sillonner le pays avec une bouteille de cognac dans le coffre de la voiture. Une autre raison réside dans l’intérêt bien plus grand que nous portons aux chantiers de construction plus complexes avec une densité fonctionnelle plus élevée.

Quand est-ce que vous considérez qu’un immeuble est complexe ?
Dès qu’il représente un espace de vie situé dépassant le cadre de l’individu et offre de nombreuses connexions fonctionnelles. Un établissement scolaire par exemple constitue un bâtiment caractérisé par un agencement très dense : c’est le point de rencontre d’une multitude de personnes dans un espace très restreint et pour une période assez longue. Ici, il ne s’agit pas seulement d’apprendre et de travailler, mais aussi de vivre dans cet immeuble. Les enseignants et les élèves passent plusieurs années de leur vie dans un seul et même bâtiment scolaire – il faut donc le doter d’une identité forte. Et ces bâtiments doivent supporter pas mal de contraintes et donc être très robustes !

Est-il possible, à travers l’architecture, d’exercer une influence sur la manière d’apprendre ?
Ou s’agit-il plus de créer un bon espace de vie ? C’est un sujet très complexe, et nous aimerions bien entreprendre des recherches là-dessus. En raison de l’expérience que nous avons pu acquérir en notre qualité d’architectes pratiquant la construction d’établissements scolaires, nous avons avancé la thèse suivante : les écoles dont la typologie est trop fortement axée sur des concepts pédagogiques ne sont pas pérennes. Au contraire, elles doivent être suffisamment rigides pour pouvoir résister à des concepts en mutation. Actuellement, il y a une tendance vers les écoles « en grappes » (école clusters) avec des espaces d’apprentissage. Et nous sommes convaincus que dans trente ans, les bâtiments scolaires extrêmement axés sur ce concept seront tous démolis, simplement parce que les concepts pédagogiques ne cessent de changer – et l’architecture doit pouvoir y réagir. Il est surprenant de constater que les bâtiments datant de l’époque des fondateurs, à partir de 1850, sont les plus adaptés à ces exigences.

Entwurf Visualisierung Architektur Schulz und Schulz Gemeinschaftsschule Campus Rütli Berlin

Agrandissement de l’école communautaire Campus Rütli Berlin. Illustration : Schulz und Schulz

Entwurf Visualisierung Architektur Schulz und Schulz Schalke 06 Fußball Stadion

Projet Tor Auf Schalke. Illustration : Schulz und Schulz

Vous évoquiez votre intérêt pour les concours pour l’attribution de marchés publics : comment décririez-vous le système allemand des concours ?
C’est un problème immense, mais pas seulement dans une perspective de politique professionnelle, mais aussi de valeurs culturelles architecturales. Des relations incestueuses règnent dans le domaine de la compétition autour des marchés publics. Cela signifie qu’on y rencontre toujours les mêmes personnes. Cela ne peut rien donner de bon. C’est aussi visible dans le fait que dans les concours, il y a toujours certains modèles conceptuels qui existent trois à quatre ans, puis disparaissent au fur et à mesure. Mais il n’y a plus aucune véritable contribution à la culture du bâtiment ! C’est aussi parce que les exigences sont formulées de plus en plus concrètement : nous devons calculer des surfaces de façade et écrire des pages et des pages sur la construction pour les personnes à mobilité réduite. Ensuite, vous avez toute une armada d’experts qui, lors de l’analyse, contrôlent tout ce bazar, puis soumettent un rapport au jury, dans lequel vous trouverez la phrase « partiellement accessible aux personnes à mobilité réduite ». À qui est-ce utile ? Pour en arriver à ces quelques mots, il y a fallu des dépenses avoisinant les 6 000 ou 7 000 euros – et qui ne comprennent même pas les frais des architectes. Pour un concept architectonique, cela n’a aucune espèce d’importance.

Quelle est l’origine de ce fanatisme axé sur les détails ?
Les commanditaires veulent se prémunir contre tout risque. Selon moi, c’est la raison principale pourquoi les concours d’aujourd’hui ne possèdent plus la force d’innovation telle qu’elle existait jadis. Les architectes sont littéralement affaiblis par d’immenses cahiers des charges et ils ont beaucoup moins de temps à consacrer à leurs concepts.

Mais comment évaluez-vous l’accès limité aux concours – et donc les opportunités des jeunes architectes pour trouver un emploi ?
Cela fait des années que nous menons ce débat, mais selon nous, tout cela pourrait être résolu. Lorsqu’on est un jeune bureau d’architectes, on peut aussi s’associer à des architectes bien établis, comme cela vient juste de d’avoir été le cas lors du concours pour le centre des visiteurs du Bundestag. Dans ce cas, de jeunes architectes s’étaient associés à un plus grand bureau d’architecture et ils ont gagné le concours ensemble. Toutes ces lamentations sur les restrictions d’accès sont quelque peu galvaudées. À l’époque, mon frère et moi n’avions mêmes pas de tampon officiel de la Chambre des architectes – nous avons donc cherché quelqu’un qui a apposé son tampon pour nous. Nous sommes aussi des défenseurs du concours ouvert. Selon notre théorie, le nombre des participants se règle tout seul dès que tous les appels d’offre sont ouverts.