Interview avec John Pawson

Interview avec l’architecte John Pawson

Qu’est-ce que tu as fait exactement ici ?

2. juin 2016 | Texte : Jasmin Jouhar, Photos : Gilbert McCarragher
Temps de lecture estimé : 3 minutes, 55 secondes

Un cliché britannique : l’understatement. La preuve vivante de la véracité de ce cliché : John Pawson. Cet architecte londonien n’est pas seulement connu pour ses travaux tranquilles et concentrés sur l’essentiel, qui ne révèlent qu’au deuxième abord tous les efforts qu’ils ont exigés. Lui-même mise sur une apparition discrète en arrière-plan. Apparition qu’il saura malgré tout pimenter de son humour typique tout aussi britannique et tranchant. Entretien sur le béton, son premier projet berlinois et la béquille 1242 qu’il a dessinée pour FSB.

Vous venez juste de transformer un bunker à Berlin en maison d’exposition pour la collection de Désiré Feuerle. Qu’est-ce qui était le plus difficile dans ce projet ?
Je ne pourrais pas vous indiquer de détail spécial, toute la difficulté résidait dans les dimensions imposantes du bâtiment. Il est vraiment immense. Voilà pourquoi nous devions être prudents sur le plan financier lors des décisions concernant la planification. Il nous fallait par exemple bien réfléchir où pratiquer des orifices dans les murs. Ces murs sont en béton armé de deux mètres d’épaisseur. Pour percer un orifice dans des murs de ce gabarit, il vous faut deux semaines. C’est une forte charge pour le budget. Mais heureusement, nous n’avions pas besoin d’autant d’orifices. Élaborer un tracé à travers la maison s’est révélé assez facile.

Architekt John Pawson aus Großbritannien

John Pawson (Photo: Cindy Palmano)

Qu’avez-vous modifié lors de la transformation ?
Dès le début, il était clair pour moi que nous allions laisser ce bâtiment en l’état. Il me plaisait bien ainsi. La forme, les proportions, le béton, tout cela est formidable, tellement monumental et massif. Bien entendu, il a fallu le nettoyer et surtout le sécher. Il y avait beaucoup d’eau dans ce bunker. Ce n’est pas compatible avec l’art installé au rez-de-chaussée. Nous avons posé des cloisons blanches sur les côtés longitudinaux, derrière lesquelles se trouvent les installations de chauffage et de déshumidification. L’éclairage était encore un autre thème. Nous avons élaboré en étroite coopération avec Désiré Feuerle le concept d’éclairage et la disposition des sculptures.

Pour un bunker, ce bâtiment présente un plan assez ouvert.
Oui, parce qu’il n’a pas été construit pour des hommes, mais surtout pour des machines et des systèmes de télécommunication. J’apprécie aussi qu’il y ait un niveau en surface et un niveau en sous-sol. Au rez-de-chaussée, il y a même des fenêtres dans la façade, cela permet de se rendre compte de la véritable épaisseur des murs. Nous les avons toutefois fermées. La lumière du jour n’aurait pas convenu à la mise en scène mythique de l’art.

Pensez-vous que c’était une bonne idée d’installer ici une collection privée d’art ?
Oui ! Je suis immédiatement tombé sous le charme du bâtiment. J’ai trouvé que la vision de Désiré était tellement incroyable et téméraire. Lorsque je suis venu ici pour la première fois, j’ai déjà pu voir à quoi ressembleraient les pièces une fois nettoyées et agencées avec les objets d’art. Aujourd’hui, rétrospectivement, je suis certes parfois surpris comment nous y sommes parvenus. Si j’avais su…

Pouvez-vous me dire quelque chose sur la collaboration avec Désiré Feuerle, sur le processus de planification ?
J’ai beaucoup de chance avec mes clients, car il s’agit de personnalités intéressantes dont je peux beaucoup apprendre. Aujourd’hui, d’ailleurs beaucoup mieux qu’avant, je suis capable de me mettre à l’écoute de quelqu’un. Peut-être qu’aujourd’hui, j’y consacre plus de temps et de tranquillité. Chacun de nos projets, qu’il s’agisse d’une résidence particulière, d’un musée ou d’un hôtel, est créé en coopération étroite avec les maîtres d’ouvrage. Bien entendu, ils veulent que nous leur concevions une vision architecturale sur mesure. C’est aussi la raison pour laquelle aucun projet n’est identique à un autre, c’est le maître d’ouvrage qui fait la différence. Désiré est vraiment possédé et passionné, il est obsédé des sculptures et de leur histoire. De les collectionner et de les exposer.

Bunker de la Collection Feuerle à Berlin

Et comment s’est décidé la coopération avec FSB ? Est-ce arrivé au cours du projet de transformation ?
Oui. Bien entendu, je connaissais FSB, j’avais déjà mis en œuvre leurs garnitures dans d’autres projets. Pour sa collection, Désiré souhaitait quelque chose de spécial, une pièce emblématique. En effet, les gens me demandent toujours « Mais qu’est-ce que tu as fait exactement ici ?  D’accord, nous avons beaucoup réalisé, mais ça ne se voit pas. La béquille est une sorte de symbole de ce bâtiment. Nous avons revisité l’ébauche d’un modèle historique et l’avons réédité dans ce bronze vraiment très beau. La couleur crée le lien avec certains des objets chinois.

La nouvelle béquille FSB 1242 a été créée par John Pawson pour la Collection Feuerle

La nouvelle béquille FSB 1242 a été créée par John Pawson pour la Collection Feuerle.

Pourquoi avoir choisi spécialement la béquille de forme « empire » de Hans Poelzig pour la revisiter ?
Parce qu’elle se distingue par l’une des formes les plus simples. D’une part, elle est d’une simplicité presque nue, mais d’autre part, douce, presque poétique. J’aime bien la prendre en main. On n’a plus du toute envie de la lâcher. Je crois que c’est Gunnar Asplund qui a dit un jour que la première rencontre avec une maison, c’est le moment où vous posez la main sur la béquille de la porte d’entrée.