Interview avec Wolfram Putz | Graft Architekten

Interview avec Wolfram Putz, du cabinet d’architectes Graft

Nous voulions créer un produit absolument démocratique !

11. novembre 2016 | Texte : Tim Berge
Temps de lecture estimé : 6 minutes, 10 secondes

Un cabinet d’architecture peut-il polariser ? Certes. En Allemagne, ce sera certainement le cas de Graft, à Berlin. À travers leurs projets réalisés dans le monde entier et leur langage morphologique des plus expressifs, ils ne font pas seulement sensation dans le milieu professionnel, mais enthousiasment également les amateurs d’architecture. À présent, ils ont créé pour FSB une collection de béquilles de portes. FSB a rencontré Wolfram Putz, l’un des trois partenaires fondateurs, pour s’entretenir avec lui du débat mené actuellement à Berlin en matière d’architecture, de la coopération avec Jan Kleihues et du sourire de la Joconde.

Au début de votre carrière, vous avez réalisé de nombreux projets aux États-Unis – entre-temps, vous semblez plutôt mettre l’accent sur l’Allemagne. Cette impression est-elle fondée ? Et dans l’affirmative, pourquoi en est-il ainsi ?
L’impression est fondée, mais les choses sont justement en train de changer à nouveau. Grâce à nos trois sites, nous pouvons évidemment suivre assez facilement les mouvances du marché. En Amérique, suite à la crise économique, toute l’industrie du bâtiment a faibli depuis 2009. Bien entendu, il nous a donc fallu procéder à une compression des effectifs de notre site à Los Angeles. Nous avons alors plus fortement axé nos ressources sur l’Allemagne, où le marché du logement persiste dans sa croissance. En tout et pour tout, c’était un processus très organique. Mais comme d’autres cabinets d’architecture, nous poussons en ce moment notre moteur de prospection aux États-Unis, car le nouvel essor de l’économie que l’on y observe actuellement a également permis un redémarrage du secteur du bâtiment.

Graft Wolfram Putz Thomas Willemeit Lars Krückeberg Berlin Los Angeles

Les trois partenaires fondateurs de Graft : Wolfram Putz, Thomas Willemeit et Lars Krückeberg (de g. à dr. ; photo : Ali Kepenek)

La conception de votre architecture a-t-elle changé en Allemagne au cours des dernières années ?
En Allemagne, nous étions obligés de nous mouvoir dans un corset autre que dans le reste du monde. Ici, il existe encore un contrôle de la part des autorités, sous forme de commissions d’urbanisme chargées de veiller sur l’aménagement. Quant au débat sur l’architecture, il est généralement un peu plus conservateur. Mais comme notre objectif reste toujours de construire nos ouvrages et que nous ne croyons pas à une existence de poète méconnu, nous devons nous consacrer à une tout autre quête du compromis, particulièrement dans le contexte de la ville de Berlin. Cette approche recèle évidemment plus d’un moment de frustration – dans une ville qui est juste en train de reconstruire son château.

Comment voyez-vous donc le débat sur l’architecture à Berlin ?
C’est un débat assez fermé qui, d’ailleurs, ne fonctionne ainsi qu’en Allemagne ! Une argumentation telle qu’elle est pratiquée ici à Berlin au sein du comité de consultation d’urbanisme ferait rire tout le monde à Los Angeles.

À propos du débat berlinois sur l’architecture : Comment se déroule votre coopération avec Jan Kleihues dans le cadre du projet sur les rives de la Spree ?
C’est un mariage forcé qui s’est transformé en mariage d’amour. Au début, personne ne voulait coopérer, tout le monde était contre, et tous ont essayé de faire valser les autres hors du projet. Mais une force extérieure, le maître d’ouvrage, nous a obligés à nous expliquer et à nous mettre d’accord. Au bout de quelques mois de coopération, il en a résulté une symbiose. Et nous apprenons grâce à un véritable projet à surmonter les limites de la pensée et les attitudes individuelles. Voilà qui est source de bonne humeur ! Mais nous avions aussi la chance que, des deux côtés, il ne règne pas seulement la curiosité, mais aussi beaucoup d’humour, et que tout le monde avait envie de faire quelque chose d’autre – donc ce que voulait respectivement faire l’autre. Évidemment, il y a toujours des moments où les deux parties ne peuvent que secouer la tête face à une intuition impulsive respectivement émise par l’autre. Mais dans la plupart des cas, nous nous lançons de petits sourires moqueurs et nous réjouissons de cette aventure commune que le destin nous a offerte.

Vos centres de vie changeants influencent-t-ils votre architecture ?
Ce serait certes souhaitable, mais je ne crois pas qu’il en soit ainsi. De toute manière, nous passons beaucoup trop de temps en avion et sommes toujours en voyage dans le monde entier. Quant à notre personnel, il est aussi de nature beaucoup trop hétérogène : parmi les cent employés qui travaillent ici à Berlin, il en a peut-être quinze qui vivent un peu plus longtemps dans cette ville, tandis que tous les autres sont surtout venus ici à cause des formidables possibilités de loisirs (rires).

Selon vous, quel rôle une bonne architecture joue-t-elle dans la société ?
Dans notre système de repères, des événements esthétiques de bonne qualité jouent un rôle important – et font aussi partie du débat sur la pérennité. C’est aussi la raison pour laquelle nous nous engageons aussi fort dans les pays plus pauvres, parce que nous trouvons que c’est justement là que la qualité est importante. Nous croyons qu’une bonne architecture est difficile à définir – dans le sens d’une approche cherchant des solutions. Pour nous, la bonne architecture signifie de mener au sein d’une ville un débat vivant et pluraliste à travers la construction et non à travers les paroles. Une ville est capable de supporter et de laisser vivre côte à côte nettement plus d’attitudes que le débat à Berlin a pu en donner l’impression au cours des dernières années. En notre qualité de cabinet d’architecture moins récent et bien implanté, nous souhaiterions beaucoup voir dans la ville des architectes plus jeunes et leurs œuvres.

Quels sont les sentiments que votre architecture veut éveiller auprès de ses usagers ?
Nous n’avons aucune profession de foi ou quelque chose de ce genre, mais nous nous intéressons à des architectures dynamisées et expressives. Cela correspond d’ailleurs mieux au contexte perceptuel de la jeune génération. Par ailleurs, nous apprécions largement la notion d’ambivalence : ce qui nous intéresse fortement, ce sont les états complexes, contradictoires et quelque peu inachevés. Donc ce que Michel-Ange décrivait comme « non-finito ». Quelle est l’origine de l’intérêt permanent et pérenne du sourire de la Joconde ? Ce n’est pas ce qui est explicable !

La poignée de fenêtres de la famille de produits FSB 1246 signés Graft Architekten

La poignée de fenêtres de la famille de produits FSB 1246 signés Graft Architekten

La béquille de porte FSB 1246 comme garniture pour portes en verre

La béquille de porte FSB 1246 comme garniture pour portes en verre

D’où provient votre coopération avec FSB ?
Comme nous sommes très actifs depuis quelques années dans le domaine de la construction de logements, il nous est venu l’idée de vouloir continuer à raconter l’histoire de l’identité d’un logement – et ce, pas seulement à travers la façade et le plan, mais aussi à travers son équipement. Nous avons donc embauché quelques designers produits et créé pas mal de produits : des lavabos, de la robinetterie, des interrupteurs pour l’éclairage et donc aussi des béquilles de portes. Au début, nous pensions encore pouvoir faire fabriquer seuls ces produits en nom propre – mais cette idée s’est révélée à nouveau l’une de ces idées typiques et naïves de chez Graft, de vouloir réinventer le monde. Nous sommes donc rendus avec ces ébauches auprès des leaders des marchés respectifs, donc également chez FSB. Comme FSB accordait une grande valeur aux architectes auteurs, nous savions que nous avions touché en plein dans le mille. Ils ont tout examiné, apporté leur expérience, et tout ce qui a suivi alors était d’une grande simplicité. Grâce à nos projets, nous avions certes une quantité suffisamment grande à leur proposer. Les choses en ont été quelque peu simplifiées (rires).

Qu’est-ce qui distingue votre béquille FSB 1246 d’autres béquilles de portes ?
Nous ne voulions pas créer une béquille Graft dont personne n’aurait voulu à la fin parce qu’elle ne valait rien sur le plan fonctionnel. C’est plutôt l’esprit du Bauhaus qui nous a poussés à produire un objet contemporain doté des atouts voulus pour devenir un classique, mais sans générer en même temps des ruptures à l’interface avec d’autres attitudes créatrices. En sus du thème de l’ergonomie, il nous fallait aussi transposer à cette béquille nos étapes méthodiques, dont nous faisons usage en créant nos maisons. La béquille démontre bien qu’elle provient de l’ergonomie basée sur la géométrie : sa courbe présente des arêtes, tandis que ses surfaces sont dotées de crêtes.

À quelle maison cette béquille convient-elle ?
C’était la mission la plus difficile : de réduire suffisamment la poignée, de sorte qu’elle plaise à autant de gens que possible et ne fonctionne pas seulement dans une maison signée Graft, mais aussi dans un bâtiment portant la griffe de Jan Kleihues. Nous voulions créer un produit absolument démocratique !