Une interview avec Graft | Unbuilding Walls pavillon allemand de la Biennale d’architecture 2018 Venise

Une interview avec Graft

Les murs reviennent à la mode

29. mars 2018 | Texte : Ann-Kristin Masjoshusmann
Temps de lecture estimé : 4 minutes, 55 secondes

À quatre pour l’Allemagne. La femme politique Marianne Birthler, Lars Krückeberg, Wolfram Putz et Thomas Willemeit du cabinet d’architecte Graft sont responsables de l’exposition « Unbuilding Walls » au pavillon allemand de la Biennale d’architecture 2018 à Venise. Une interview de FSB avec les trois architectes berlinois sur le mur qui existe dans nos esprits et sur les messages que peut délivrer un vide.

Quelle a été votre toute première réaction lorsque vous avez appris que le thème sous lequel serait placé la Biennale d’architecture 2018 serait « Freespace » ?
Wolfram Putz : Ce thème s’inscrit magnifiquement bien dans la continuité de la dernière Biennale, pour laquelle le commissaire Alejandro Aravena avait déployé en 2016 un nouveau complexe thématique abordant l’architecture dans sa responsabilité globale et dans sa dimension sociale. Les deux commissaires actuelles, Yvonne Farrell et Shelley McNamara, permettent de ne pas retourner à un débat classique de spécialistes, mais de rester dans l’esprit du temps, formulé de manière très ouverte avec « Freespace ». Ces deux commissaires sont des femmes, c’est un couple et elles n’occupent pas le devant de la scène comme le feraient des popstars ; elles se distinguent à travers une architecture subtile et sublime et à travers la qualité d’une gestion de la Biennale qui n’est pas tournée vers la sensation.

Porträt Marianne Birthler Graft Putz Krückeberg Willemeit

À quatre pour l’Allemagne. La femme politique Marianne Birthler, Lars Krückeberg (à partir de la g.), Thomas Willemeit et Wolfram Putz du cabinet d’architectes Graft sont responsables de l’exposition au pavillon allemand de la Biennale de l’architecture à Venise.
(Photo : Pablo Castagnola)

Que signifie espace libre pour vous personnellement ?
Thomas Willemeit : J’associe immédiatement au terme d’espace libre celui de liberté. Or, c’est précisément de cela qu’il s’agit en architecture : de la liberté intellectuelle, émotionnelle et créative tout comme de la définition et de la préservation de l’espace libre.

Quelle est votre responsabilité d’architectes en la matière ?
Lars Krückeberg : Nous sommes d’avis que nous nous levons tous, chaque matin, en ayant la possibilité d’étudier quelque chose que nous ne connaissons pas encore ou de nous pencher sur une question à laquelle nous n’avons pas encore trouvé de réponse propre. Il s’agit d’un type d’attitude que l’on adopte pour se vouer aux choses et pour traverser la vie.
WP : La période de la vie joue elle aussi un rôle. Où en est-on précisément dans sa propre ligne de vie ? Quel passé a-t-on derrière soi, quelles exigences a-t-on à l’égard de l’instant présent et du lendemain ? Pour ma part, c’est au début de notre carrière que je me suis senti le plus libre. Nous n’avions rien à perdre, nous n’avions pas de réputation, pas d’histoire, nous étions rebelles et provocants. J’ai trouvé la période qui a suivi très difficile. Nous avions une responsabilité à assumer à l’égard d’un certain nombre de collaborateurs et nous n’avions aucune marge de manœuvre en termes de personnel et d’argent. Aujourd’hui, nous rencontrons heureusement un certain succès, qui ne s’évanouira pas brusquement du jour au lendemain. Nous pouvons donc nous investir dans des réflexions sur un espace libre qui nous semble important – sans soucis existentiels. Cela étant dit, l’espace libre n’est pas, fondamentalement, un concept commode – le vent y souffle, il peut y faire chaud ou froid : en d’autres termes, on y trouve la vraie vie.

Unbuilding Walls – des murs transformés, rasés, reconstruits, pas construits, réels, intellectuels… quelles sont vos intentions dans le pavillon allemand ?

TW : Le terme « unbuilding » est pour le moins inhabituel à une Biennale de l’architecture, au sein de laquelle il s’agit à vrai dire de « buildings ». Le facteur déclenchant, pour nous, a été un débat architectural à Berlin, avec un enjeu consistant à supprimer quelque chose. Nous nous intéressons à ce qui peut voir le jour à l’endroit où quelque chose a été retiré. Plus concrètement, le facteur déclenchant a bien sûr été la thématique du Mur de Berlin. Ce que nous voyons aujourd’hui le long de l’ancien Mur est un véritable collier de perles hétérogènes, une panoplie fascinante issue de débats sociétaux et urbanistiques.
WP : Pour commencer, c’était un sujet qui nous attirait de manière latente. Berlin est notre terre d’élection, et nous vivons à une époque où les murs reviennent malheureusement à la mode sous la forme d’instruments idéologiques. Le point de départ de notre contribution, c’est donc ce terrain à Berlin, en Allemagne il y a 28 ans. On peut y voir de quelle manière nous, les Allemands, gérons notre histoire au plan architectural. Ces lieux chargés d’histoire ont un niveau de sens supplémentaire par rapport à d’autres endroits et leurs architectures aussi – qu’il s’agisse de lieux construits ou pas. Un vide correspond également à une attitude et délivre un message parfois bien plus marquant et bien plus parlant qu’un édifice. Pour terminer, on peut véritablement affirmer que l’architecture offre également une immense surface de projection à un public non initié – tant que les débats ne sont pas menés à un niveau académique trop élevé. Ce qui n’est certainement pas dans nos intentions.

Marianne Birthler est membre de votre équipe pour la Biennale. Pourquoi elle ?
TW : Sans elle, cela ne serait pas possible. Elle est grandiose. C’est une femme, elle est originaire de l’Est et cette interlocutrice éloquente à la personnalité sympathique a une valeur inestimable pour nous. Elle a vécu à fleur de peau le « tournant » et les évolutions qui l’ont précédé, elle avait 13 ans quand le Mur a été construit. De 2000 à 2011, elle a été déléguée fédérale en charge des dossiers de la Sécurité d’État de l’ancienne RDA ; elle a également été députée de la Chambre du peuple puis du Bundestag et ministre d’un Land. Marianne Birthler n’est ni aigrie, ni en croisade missionnaire. Nous avons très vite réalisé qu’il est impossible d’aborder sous un angle purement architectural un thème qui a une telle pertinence pour la société et qui est intimement lié à l’espace public. Toute tentative dans ce sens serait vouée à un échec complet.

Alors, que va nous proposer le pavillon allemand au mois de mai aux Giardini ?
WP : Notre approche pour cette exposition comprend trois domaines : une introduction émotionnelle autour de la question de la définition de la partition allemande, une exposition architecturale dans laquelle nous présenterons quelque 25 projets et pour terminer une compilation de documents journalistiques dédiés à six murs à travers le monde : en Israël, en Corée, en Irlande du Nord, au Mexique, à Chypre et en Espagne. Au début de l’exposition, le visiteur sera peut-être happé par le thème du mur – mais à la fin, il comprendra qu’il s’agit de la non-existence des murs et que lorsqu’un mur tombe, il faut voir ce qui se cachait derrière à l’origine ou encore déceler les murs qui continuent d’exister dans l’esprit des gens.

FSB est de nouveau à Venise : pendant les journées d’inauguration de la Biennale de l’architecture, nous convions au lieu de rencontre de Points of contact dans un palais donnant directement sur le Grand Canal. Pour de plus amples informations et pour vous inscrire, veuillez cliquer ici.